Inclure la durabilité et la résilience dans la reprise post-pandémie
Sherif Elsayed-Ali Sherif Elsayed-Ali
22 juin 17 min

Inclure la durabilité et la résilience dans la reprise post-pandémie

Dans le cadre de la reprise post-pandémique, les entreprises doivent se concentrer à remédier à leurs effets négatifs sur la société et l’environnement, à contribuer à la prévention de futures catastrophes, ainsi qu’à renforcer la résilience pour le moment où elles se produiront. Ce blogue fait partie d’une série d’événements et d’articles pour souligner le lancement de notre programme sur l'IA pour le climat et se veulent un appel à l'action pour utiliser l'IA afin de créer une société saine. Le prochain événement est une discussion publique de SG Innovate avec Yoshua Bengio dans le cadre de « Deep Tech for Good: Partnership for the Future » (La technologie profonde pour le bien : Partenariat pour l’avenir) le 23 juillet, de 9 h à 10 h, heure de Singapour (UTC+8). Inscription ici (en anglais).

La pandémie COVID-19 a entraîné une perturbation sans précédent de l’économie et de la société à travers le monde. Au-delà des répercussions directes sur la santé et la vie, les 12 à 18 mois à venir seront très douloureux sur le plan économique; de nombreuses entreprises n’y survivront pas et des centaines de millions, voire des milliards, souffriront de difficultés économiques.

Les effets des dommages environnementaux, de la privation sociale et du racisme sont exposés partout où l’on regarde dans la pandémie : le risque accru de voir les virus passer des animaux sauvages aux humains; les répercussions plus importantes de la COVID-19 sur les communautés les plus pauvres, et les inégalités raciales exacerbées par une économie au point mort.

En gérant leurs chaînes d’approvisionnement, et en développant leurs produits, les entreprises jouent un rôle clé dans la santé, et souvent dans la fragilité, de nos communautés mondiales. Pour le secteur privé, la leçon à tirer de la pandémie est qu’il est essentiel d’investir dans des pratiques commerciales durables qui minimisent les dommages environnementaux et maximisent les avantages sociétaux, tout en mettant en place des organisations et des chaînes d’approvisionnement résistantes et bien préparées pour les crises futures.

En faisant cet investissement maintenant, nous ne travaillerons pas seulement à réduire les effets des futures catastrophes, mais nous les préviendrons même en premier lieu. Ce moment est l’occasion d’attaquer nos problèmes des deux côtés.

La fin de l'ancienne normalité

Parmi les tendances importantes que nous voyons émerger, citons :

  • D'en personne à en ligne Plus de travail à distance, moins de voyages internationaux, moins de salons professionnels et de conférences en personne. Certains secteurs d’activité pourraient réduire de manière permanente; la pandémie pourrait sonner le glas de nombreuses chaînes de vente au détail physiques, les entreprises optant pour le cybercommerce.
  • Des dépenses austères Les entreprises chercheront à réduire les coûts et à se concentrer sur l’essentiel. Les dépenses perçues comme superflues ou « agréables à avoir » diminueront de façon drastique ou seront tout simplement supprimées. Les entreprises se concentreront sur les domaines dans lesquels elles apportent une réelle valeur à leurs clients : les services et produits que les clients considèrent toujours comme prioritaires.
  • Chaînes d'approvisionnement redéfinies La pandémie a créé des chocs à la fois sur l’offre et la demande. Les entreprises doivent se recalibrer à la nouvelle demande, et être prêtes à le faire à nouveau. Attendez-vous à une délocalisation de proximité de la production et à une localisation des chaînes d’approvisionnement, tant pour la redondance que pour la personnalisation.
  • Prévisions et modélisation de plus en plus sophistiquées Les gouvernements et les entreprises ne voudront pas être à nouveau pris au dépourvu. Ceux qui survivront à la pandémie chercheront à prendre le plus d’avance possible sur les perturbations futures.
  • Reprise menés par les gouvernements La plupart des entreprises sont entravées par la fermeture mondiale, laissant aux gouvernements le soin de mener la reprise. Les premiers indicateurs des gouvernements, même conservateurs sur le plan fiscal, permettent de prévoir des dépenses comparables à celles de l’après-Grande Dépression et de l’après-Seconde Guerre mondiale.

Ces tendances en matière d’investissement représentent une occasion en or de remodeler nos infrastructures afin de relancer les économies et de réaliser le virage vert. Mais, il n’est pas inévitable que les dirigeants voient ce scénario gagnant-gagnant. Nous devons saisir cette occasion.

La durabilité pour fixer l’objectif

Si la « durabilité » est généralement liée à l’environnement, nous sommes d’accord avec les experts qui affirment que les entreprises qui visent la durabilité doivent également tenir compte des répercussions sociales. Comme le dit la Harvard Business School : « Lorsque les entreprises n’assument pas leurs responsabilités, le contraire peut se produire, entraînant des problèmes tels que la dégradation de l’environnement, l’inégalité et l’injustice sociale ». Tous ces effets négatifs sont les ingrédients des futures catastrophes mondiales qui peuvent affecter les moyens de subsistance de milliards de personnes.

Les agences internationales environnementales et de droits de la personne s’entendent de plus en plus pour dire que l’environnement et les droits de la personne sont intrinsèquement liés. Les urgences en matière de climat et de biodiversité sont, sans doute, l’enjeu le plus important des droits de la personne, car sans un environnement habitable pour vivre, nous n’avons pas de société.

Comme les droits de la personne sont des droits juridiquement applicables dans la grande majorité des pays du monde, ils continueront à être une composante essentielle de la durabilité des entreprises. Les principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de la personne sont utilisés par de nombreux gouvernements pour mesurer la conformité des entreprises aux normes en matière de droits de la personne et ont été adoptés par de nombreuses multinationales. Ils sont souvent utilisés pour évaluer la portée sociale des politiques et pratiques d’une entreprise, et ont également été utilisés comme un cadre pour l’éthique de l’IA.

La protection des droits de la personne

Les principes directeurs des Nations unies sur les entreprises et les droits de la personne imposent aux entreprises la responsabilité d’éviter de causer ou de contribuer à des effets négatifs sur les droits de la personne par leurs propres activités, et de prévenir ou d’atténuer les répercussions négatives sur les droits de la personne qui sont directement liées à leurs opérations, produits ou services par leurs relations commerciales, même si elles n’ont pas contribué à ces répercussions.

Les priorités de la relance économique ne doivent pas l’emporter sur les risques pressants en matière de droits de la personne qui sont intrinsèques à l’économie moderne que nous connaissons, tels que :

  • La violation de la vie privée dans le domaine des produits de technologie numérique;
  • L’abus en ligne et la désinformation sur les réseaux sociaux;
  • Les questions de santé et de travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement, allant du coton au cobalt utilisé dans les piles rechargeables;
  • Les risques de discrimination dans les applications d’apprentissage machine;
  • L’abus à l’encontre des travailleurs migrants dans divers secteurs.

La COVID-19 a eu une incidence sur les progrès de la politique climatique mondiale. Cette année, la Conférence des parties à la Convention-cadre sur les changements climatiques (COP 26), la plus grande réunion mondiale sur la politique climatique, a été reportée à novembre 2021. Toutefois, cela ne rend pas moins urgente la nécessité de mesures rapides et énergiques pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’urgence climatique et écologique menace de devenir la plus grande crise de l’histoire humaine moderne. C’est pourquoi nous avons choisi de transformer l’ensemble de notre programme « L’IA pour le bien » en un programme « L’IA pour le climat » qui aidera nos clients à réduire leurs répercussions environnementales (tout en se concentrant sur le respect et le soutien des droits de la personne dans tout notre travail).

Volonté de changement

Nous ne sommes pas les seuls à mettre l’accent sur la durabilité environnementale dans le plan de relance post-pandémique. Il semble y avoir une plus grande volonté politique pour le virage vert à partir du constat que la destruction des écosystèmes naturels crée des occasions pour les pathogènes de se déplacer vers de nouvelles espèces, et est probablement responsable de 70 % des maladies humaines émergentes. Peut-être les dirigeants seront-ils aussi plus disposés à écouter la communauté scientifique sur le changement climatique lorsqu’elle aura fini de nous sauver de cette pandémie.

Les entreprises devront faire preuve d’une conscience et d’une action beaucoup plus importantes pour mettre fin à la dégradation de l’environnement liée à leurs activités. Elles auront également tout intérêt à contribuer à la prévention des crises futures et à renforcer leur résilience si elles se produisent, qu’il s’agisse d’une nouvelle pandémie, d’une catastrophe naturelle ou d’autres événements entraînant un choc économique. Avec trois crises économiques majeures en l’espace de 20 ans, les organisations ne peuvent pas se permettre d’être complaisantes.

Alors que les gouvernements investissent pour relancer l’économie mondiale, nous constatons que les politiques se concentrent sur la réduction des émissions et le virage vert. L’Europe s’est d’ailleurs déjà consacrée à une reprise vertepour réaliser son Pacte vert pour l’Europe. Cependant, ces nouveaux systèmes ont leurs propres fragilités qui doivent être complétées par des investissements dans une plus grande résilience pour les rendre réalisables et pour contribuer à l’élimination plus immédiate des violations des droits de la personne.

La résilience pour atteindre l'objectif

L’année 2020 a révélé de graves vulnérabilités dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Avant même que l’épidémie de COVID-19 en Chine ne provoque la fermeture d’usines et n’entraîne des perturbations soudaines et graves, le différend commercial entre les États-Unis et la Chine menaçait la stabilité des chaînes d’approvisionnement dans de nombreuses industries. La pandémie mondiale, avec ses restrictions de voyage, ses frontières fermées, ses mesures de distanciation sociale et ses pénuries de personnel, a fait des ravages dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Nous avons vu la fabrication à flux tendus s’effondrer pendant ce temps. Les pénuries dans tous les domaines, des équipements de protection individuelle pour les travailleurs de la santé de première ligne aux désinfectants pour les mains, en passant par les pâtes alimentaires et le papier toilette, jusqu’aux consoles de jeux, ont, au mieux, provoqué une importante demande non satisfaite, et au pire, sapé les mesures de santé publique et causé beaucoup de souffrances aux personnes qui vivent avec une faible sécurité alimentaire et économique.

Lorsque les chaînes d’approvisionnement se rompent, elles augmentent la gravité de toute crise. Comment construire des chaînes d’approvisionnement plus résistantes qui peuvent se modifier sans s’effondrer pendant ces perturbations?

Il existe un certain nombre d’options convaincantes à envisager qui peuvent accroître la résilience des chaînes d’approvisionnement sans renoncer aux avantages du commerce mondial, notamment les stocks stratégiques, la diversification des sources d’approvisionnement et la redondance ajoutée pour couvrir les risques géographiques.

La délocalisation interne, et dans une certaine mesure la délocalisation de proximité, pourraient ajouter de la redondance et de l’optionalité. Si, dans de nombreux cas, cela entraînera une augmentation des coûts de personnel, cela peut réduire les émissions de carbone liées au transport et permettre un meilleur contrôle du bouquet énergétique utilisé dans la fabrication. Les entreprises et les pays peuvent également mieux surveiller les risques pour l’environnement et les droits de la personne dans leurs chaînes d’approvisionnement s’ils sont situés dans le même pays ou dans un pays voisin qui partage un cadre juridique commun, comme c’est le cas pour les pays de l’UE.

Au-delà des crises environnementales et sociales, nous assistons également à un changement significatif du comportement des consommateurs qui va très probablement perdurer et plaider en faveur d’une refonte des chaînes d’approvisionnement. Il y a plus de commandes de commerce électronique et plus de magasins faisant office de centres d’exécution, ce qui impose une plus grande responsabilité quant à la disponibilité en rayon, réduit les ruptures de stock et permet de savoir exactement où se trouve le stock à tout moment. D’autres changements financiers, sanitaires, politiques et culturels peuvent tous avoir des répercussions importantes sur la demande de tout produit ou service. Des processus commerciaux et de fabrication flexibles qui permettent de personnaliser et/ou de modifier les produits et les services pour répondre à l’évolution de la demande seront un atout. La capacité des fabricants d’automobiles, d’aérospatiale et d’appareils ménagers du Royaume-Uni à se lancer dans la fabrication de ventilateurs, ou des producteurs de gins et de parfums à fabriquer des désinfectants pour les mains montre l’importance de cette flexibilité. Cette flexibilité nécessaire est également une raison de ne pas abandonner complètement les chaînes d’approvisionnement de délocalisation de distance, en maintenant la capacité de servir et de s’adapter aux différentes régions sur le marché mondial.

Mettre la technologie au travail

Dans une situation d’urgence, on s’attaque souvent à une perturbation grave en consacrant plus de temps, de personnel et d’inventaire au problème, mais cela a un coût énorme. La faisabilité de ce qui précède comporte une composante technologique importante :

  • L’optimisation pour réduire l’empreinte de la fabrication : - La délocalisation interne ou la délocalisation de proximité deviennent plus économiques grâce à des processus de fabrication plus efficaces et à une automatisation adaptative. La réduction des déchets et du coût des sources d’énergie renouvelables rend également cette option beaucoup plus acceptable pour les pays. Nous sommes proches de divers points de basculement qui nécessitent plus d’investissements pour les dépasser.
  • Des prévisions complexes pour la planification de scénarios :Outre les indicateurs économiques quantitatifs traditionnels et les indicateurs de la chaîne d’approvisionnement utilisés pour les prévisions, une meilleure préparation nécessitera la prise en compte d’autres facteurs importants, tels que les conditions géopolitiques, la modélisation des comportements et le risque climatique. Des prévisions plus complexes qui intègrent la causalité et les relations entre de multiples variables nécessiteront des mathématiques avancées, une puissance de calcul et un accès important aux données.
  • Des jumeaux numériques pour combler les vides :Les simulations de chaînes d’approvisionnement entières peuvent apporter des informations importantes pour la planification de scénarios en aidant à combler les vides là où les signaux de données critiques ne sont pas disponibles, et permettent aux entreprises de tester leurs plans et leur exécution dans des scénarios hypothétiques. La capacité à modéliser un grand nombre de scénarios sur la base de données fiables et d’informations solides sera importante pour la gestion des risques et pour que les organisations soient prêtes à s’adapter à des événements perturbateurs inattendus.
  • De la transparence et de la traçabilité pour ajouter du contrôle :Cette technologie dépendra fortement de la numérisation de la chaîne d’approvisionnement. Ces capteurs et ces contrôles serviront de base aux prévisions, aux adaptations à la volée et à une meilleure application des lois protégeant les règles de l’industrie durable et des droits de la personne.

Même si les entreprises s’efforcent de se remettre de la pandémie et de réduire leurs vulnérabilités, nous pouvons continuer à nous attendre à d’autres crises, notamment liées aux urgences climatiques et écologiques et à leurs conséquences sur les droits de la personne. Pour que les entreprises et la société deviennent plus résistantes face aux perturbations futures, nous devons prévenir, et même, espérons-le, inverser le pire du changement climatique et de la destruction écologique. Une résilience durable des entreprises n’est donc pas possible sans des pratiques commerciales durables.

La réponse d’urgence à la pandémie démontre la possibilité de changements drastiques dans la pratique et dans des industries entières; il est probable que les décideurs politiques seront plus enclins à exiger des changements radicaux de la part de l’industrie. La mise en place d’opérations commerciales et de chaînes d’approvisionnement résilientes nécessitera une collaboration importante entre les organisations et les nations. Le partage des données et des infrastructures pourrait s’avérer être un goulet d’étranglement paralysant. Il sera donc essentiel de promouvoir un partage ouvert des données, de développer une protection efficace de la vie privée et de l’anonymatet de diffuser les avantages. Et les avantages économiques, environnementaux et sociétaux pourraient être considérables.

Faisons évoluer l'industrie

La pandémie cause beaucoup de souffrance. Elle a un coût important en matière de santé physique et mentale, de vies, de sociétés et d’économies. Elle met également en évidence de profondes inégalités économiques et un racisme bien ancré dans de nombreuses sociétés. De nombreuses entreprises ont réagi de manière encourageante, qu’il s’agisse des supermarchés qui alimentent les pays en quarantaine, des entreprises technologiques qui offrent leur expertise technique ou, peut-être le plus important, du secteur pharmaceutique qui unit ses forces d’une manière qui aurait été inimaginable il y a quelques mois pour développer et fabriquer des vaccins.

Cela peut être vu de deux façons. Le point de vue cynique est que, puisque la pandémie touche tout le monde, les entreprises ont intérêt à trouver des solutions à la crise et reviendraient à leur activité habituelle une fois celle-ci terminée : rechercher le profit en se concentrant au mieux sur leurs répercussions sociales et au pire en l’ignorant complètement. La vision optimiste est que la crise dans laquelle nous nous trouvons tous a déclenché un sentiment de devoir civique dans le monde des affaires et qu’il existe un véritable engagement naissant à contribuer à un avenir à la fois durable et résistant.

Nous choisissons de croire en cette vision optimiste et de la défendre. Au cours des 250 dernières années, l’industrie a connu quatre évolutions largement reconnues : d’abord la mécanisation dans les années 1780, puis l’électrification dans les années 1870, l’automatisation et la mondialisation dans les années 70 et 80, et enfin la numérisation de l’ère actuelle, connue sous le nom d’industrie 4.0. Nous devrions être plus ambitieux : ne pas nous contenter de développer et d’adopter de nouveaux outils commerciaux, mais faire en sorte que l’industrie travaille pour les gens et la planète. Les années 2020 devraient être une décennie de transformation beaucoup plus profonde venant faire en sorte que l’industrie travaille pour la société.

Nous élaborons activement des solutions d’IA pour nos clients qui luttent contre le changement climatique et pour créer des chaînes d’approvisionnement et de fabrication plus flexibles et plus résistantes, et nous publierons des travaux plus détaillés sur l’application de l’IA dans ces secteurs.

Remerciements spéciaux aux collaborateurs qui ont contribué à la rédaction de cet article : Buffy Price, Collin Mechler, Valérie Bécaert et Simon Hudson.